Nous sommes
à la fin des années 1940, dans une
famille de la toute petite
bourgeoisie du Caire. "Famille" est
un grand mot : depuis le départ de
sa mère, le garçonnet vit seul avec
son père, un modeste fonctionnaire à
la retraite, qui s'occupe des tâches
domestiques, cuisine, repasse, le
soigne quand il est malade, lui fait
réciter ses prières et ses leçons,
écrit même ses rédactions, mais ne
parvient pas à combler le vide
immense laissé par l'absente.
Et,
continuellement, comme une mauvaise
madeleine, de petits faits de la vie
quotidienne ramènent l'enfant
plusieurs années en arrière, lui
rappelant les jours heureux, le
paradis perdu. Ces flashback
surgissent en italique, au milieu
d'un paragraphe, sans même un retour
à la ligne. Sonallah Ibrahim les
rédige au présent, comme le reste du
texte, dans le même style dépouillé.
C'est un peu déroutant. Le lecteur
n'a pas toujours le temps de passer
d'une époque à l'autre et de
partager l'émotion du petit garçon.
Ce qui
frappe d'emblée dans ce roman, c'est
son style : des phrases courtes,
sans fioritures, d'une précision
d'entomologiste. Rien à voir avec
les grandes envolées de certains
auteurs arabes. "Je hais le
lyrisme, affirme Sonallah
Ibrahim. Le roman, c'est l'art du
détail." Ne dites pas qu'un
immeuble est haut ou qu'une route
est longue : indiquez le nombre
d'étages ou de kilomètres. Avec
Hemingway, il pense que le romancier
ne doit montrer que la partie
émergente de l'iceberg.
Dans Le
Petit Voyeur, Sonallah Ibrahim
fait oeuvre de greffier, relatant la
vie de ce foyer avec une incroyable
minutie, qui ravira les historiens
du futur. Rien n'échappe à ses
descriptions, pas même les marques
des produits, qui rappellent toute
une époque : "un tube de
dentifrice Kolinos, un pot de crème
dépilatoire Zambuk, de la Noline
pour démêler les cheveux..."
Voici
l'enfant avec son père : "Il
m'accompagne aux WC pour que je
fasse pipi. Je me plains de
l'odeur. C'est à cause de la chasse
d'eau qui ne marche pas, dit-il. Je
récite le verset du Trône, comme il
me l'a appris. Il me pousse
doucement pour me faire monter sur
le socle de pierre. Comme je
résiste, il monte lui aussi pour
être à côté de moi et me tient par
l'épaule pendant que je déboutonne
ma braguette."
Le père est
à la recherche d'une nouvelle femme.
L'enfant et lui partagent un
appartement avec un policier et sa
compagne, "madame Taheya". Une jeune
femme troublante, qui fume, passe du
rouge sur ses lèvres pulpeuses,
attire le garçon à elle, le couvre
de baisers... Une amoureuse ? Une
maman de substitution ? Dans cet
univers, la sexualité est
omniprésente, et toujours cachée.
Né en 1937,
Sonallah Ibrahim a abandonné ses
études de droit, au début de la
période nassérienne, pour militer
clandestinement au Parti communiste,
alors interdit. Arrêté en 1959, il
va passer cinq ans sous les verrous,
subissant et observant toutes les
horreurs du système carcéral
égyptien. A sa sortie de prison, il
publie un brûlot, aussitôt censuré,
mais qu'on va se passer sous le
manteau. Cette odeur-là,
édité en 1966 (Actes Sud, 1992)
évoque l'enfermement qu'il a subi et
décrit de manière très crue la
misère sexuelle de ses compatriotes.
Des sujets que la littérature arabe
n'abordait guère jusque-là.
En 1981, il
revient à la charge avec Le
Comité (Actes Sud, 1992), roman
kafkaïen, dans lequel un
intellectuel égyptien comparaît
devant une mystérieuse instance
inquisitoriale, composée de
militaires et de civils. Ses romans
suivants dénoncent la corruption,
l'emprise religieuse, la passivité,
les multinationales ou l'arrogance
de l'Occident. La situation de la
femme arabe le désole tout autant.
Dans Les Années de Zeth
(Actes Sud, 1993), l'héroïne semble
être paralysée par la peur, alors
que Warda, titre d'un autre
roman (Actes Sud, 2002), réussit à
briser les carcans sociaux.
L'écrivain
n'hésite pas à parsemer ses livres
de brèves nouvelles d'actualité. Il
ne le fait pas dans Le Petit
Voyeur, mais la politique y est
constamment présente en
arrière-plan. C'est la fin du règne
de Farouk, marqué par la
déliquescence du pouvoir,
l'irruption de nouveaux riches et
des inégalités sociales criantes. La
colère gronde, la révolution de 1952
n'est pas loin. Pour Sonallah
Ibrahim, la période actuelle
ressemble beaucoup à ces années-là :
"Il va arriver quelque chose, ce
n'est pas possible... Nous
assistons à un effondrement de la
protection sociale, de
l'éducation..."
Est-il
libre d'écrire ce qu'il veut ?
"Oui, je suis libre, mais pas en
raison de la démocratie : parce que
le pouvoir est faible et concentre
toute son attention sur les
manifestations publiques. Vous
pouvez écrire, ils ne lisent pas. Je
vis dans un immeuble de 33
appartements, occupé par des
médecins, des ingénieurs, des
officiers... Un immeuble sans
bibliothèques, à part des livres de
religion."
Sonallah
Ibrahim ne se contente pourtant pas
d'écrire. Ses séjours à l'étranger -
Berlin, Moscou et San Francisco -
lui ont ouvert des perspectives : il
a participé à la création d'un
groupe altermondialiste qui tient
congrès au Caire tous les ans. Il
est aussi l'un des membres
fondateurs du mouvement Kefaya ("Ça
suffit !"), qui a fait irruption il
y a quelques années dans la vie
politique, démontrant qu'une
opposition non islamiste était
possible.
En 2003,
lorsqu'un prix littéraire
prestigieux, décerné par le Conseil
supérieur de la culture, lui a été
attribué, Sonallah Ibrahim est monté
à la tribune. Devant une salle
stupéfaite, il a renoncé
publiquement à cette distinction -
et par le fait même à une somme
d'argent importante - pour ne pas
cautionner un système qu'il dénonce.
"J'ai voulu, dit-il,
montrer que chacun peut résister à
sa manière, selon ses propres
moyens."
Il a fallu
attendre Le Petit Voyeur pour
comprendre le début de ce parcours.
"Jusqu'ici, dit Sonallah
Ibrahim, je n'avais pas réussi à
écrire sur mon enfance. Sans doute
n'étais-je pas assez âgé pour
comprendre mon père." Au-delà
d'une autobiographie romancée, ces
pages teintées de mélancolie
éclairent de manière saisissante
tout un pan de la société
égyptienne. Une société marquée par
les désillusions, bousculée par la
mondialisation, réfugiée dans la
religion, mais, finalement, pas très
différente de celle d'hier quand on
l'examine, comme le petit Sonallah,
par le trou de la serrure.