Né
le 24 décembre 1919 à Rodez, Pierre Soulages va
fêter ses 90 ans avec sa rétrospective à
Beaubourg, à partir du 14 octobre. Rencontre
avec un homme remarquable à l'accent léger, un
colosse gentil aux yeux d'ardoise, un homme
libre, sûr de son art et en quête perpétuelle.
Un fils du pays d'Oc qui parle sans
faux-semblants, qui regarde toujours Paris et
son petit monde avec une réserve amusée.
LE FIGARO. - Vous avez été élu comme
l'artiste contemporain par excellence dans le «
Palmarès du XXe siècle » du Figaro. Surpris
d'être tant aimé ?
Pierre SOULAGES. - J'en suis
très heureux. Quand on aime ce que je fais, cela
compte. Ce n'est pas ma faute, c'est ma chance.
ہ ma première exposition en 1947, quand j'ai
accroché mes toiles sombres avec du noir - à
l'époque, la peinture était ocre pâle ou rouge,
jaune et bleu -, elles se voyaient comme des
mouches dans un verre de lait. Picabia a dit que
ma peinture était la meilleure du Salon des
surindépendants. J'ai rencontré peu après ce
petit monsieur aux phrases souvent terribles. Je
n'aimais pas ses tableaux d'après les images des
magazines, mais j'aimais ses écrits sur la
peinture, si intelligents, si captivants. « Les
grandes peintures noires, c'est vous ? », a-t-il
demandé en me regardant de haut en bas. J'avais
27 ans. Quand il a su mon âge, il a ri : «Je
vais vous dire ce que Pissarro m'a dit, un jour
que je le rencontrais sur le motif : avec l'âge
que vous avez et avec ce que vous faites, vous
n'allez pas tarder à avoir beaucoup d'ennemis !
» Un mot qui venait de Pissarro jusqu'à moi en
traversant toute l'histoire de l'art, je n'en
revenais pas. La prédiction ne s'est pas
vérifiée. J'ai eu beaucoup d'amis. Les ennemis,
je n'en tiens pas compte. Picabia disait : «Ceux
qui parlent mal de moi dans mon dos ne parlent
qu'à mon cul !» (rires).
Votre première émotion artistique ?
Conques. J'y étais allé enfant avec ma mère et
je tremblais de peur devant la statue de sainte
Foy, son regard, sa quantité d'ors et de
pierres. Bien plus tard, un professeur de lycée
nous y a emmenés et a voulu nous démontrer la
maladresse des sculpteurs romans. J'étais
furieux : ce n'était pas maladroit, cela me
touchait. J'étais là, à un point précis du
transept, absolument transporté par ce que
j'étais en train de voir. La musique des
proportions, l'espace architectural, l'émotion.
Le refus de l'ornement ou déjà le noir ?
ہ 5
ans, j'aimais déjà le noir, je préférais tremper
mon pinceau dans l'encrier plutôt que dans les
couleurs. Une cousine plus âgée, morte à 102
ans, a raconté à Pierre Encrevé, auteur de mon
catalogue raisonné, que je dessinais un jour,
noir sur blanc, « de la neige ». Mon explication
avait fait rire toute la famille, ce qui m'a
sans doute humilié puisque ce n'était pas une
provocation. J'ai dû essayer de rendre le papier
plus blanc par le contraste. Rien de sophistiqué
comme dans les paysages de neige de Monet ou de
Sisley. Je me sentais directement concerné par
des choses plus élémentaires. Du noir à côté
d'une couleur sombre : elle cesse d'être sombre.
J'ai commencé à réfléchir à la peinture assez
tôt, sans le savoir. J'aimais peindre. Quand je
suis retourné à Conques, j'ai compris qu'il y
avait une chose importante dans la vie : l'art.
Je trouvais que les adultes perdaient leur vie à
la gagner, que leurs comportements étaient
étranges : ils ne pensaient qu'au dimanche et le
dimanche venu, ne savaient pas quoi en faire. Je
ne serai pas de ces gens-là.
Quels sont vos principes d'artiste ?
J'ai compris très tôt que l'artiste était celui
qui était attentif à ce qu'il ne sait pas, à
l'inverse des artisans qui savent quoi et
comment faire. Mes racines, je les trouve avant
le Quattrocento et sa peinture « illusionniste
». Même si j'admire Giotto et les chefs-d'œuvre
nés dans son sillage, ce qui m'intéresse est
ailleurs. Je citerai saint Jean de la Croix : «
Pour toute la beauté, jamais je ne me perdrai.
Sauf pour un je-ne-sais-quoi qui s'atteint ou
qui se rencontre. » Il y a de l'effort, du
hasard et une rencontre. L'artiste ne sait pas
toujours ce qui va se faire, c'est indépendant
de sa volonté et, souvent, le plus intéressant
de son œuvre.
N'est-ce pas l'idée de la grâce ?
Peut-être, oui. J'ai eu plusieurs de ces
accidents miraculeux. Je suis en train de rater
un tableau. Je suis un marécage noir. Le noir a
tout recouvert. Je me dis : « Enfin, tu n'es pas
masochiste ! Si tu travailles depuis des heures,
tu as une raison. » Alors, je suis allé dormir.
Je suis revenu reposé et j'ai vu que je ne
travaillais plus avec du noir, mais avec des
états de lumière qui réfléchissent le noir, la
couleur qui est la plus grande absence de
lumière. Je l'ai appelé « Outrenoir » à l'image
d'outre-Manche, pour désigner un autre pays
au-delà de la frontière. Peut-être s'exprime là
la personne la plus primitive qui existe en soi
et qui renvoie à l'artiste des églises romanes,
au peintre du Moyen Age ou à celui des cavernes
qui crée directement de ses mains dans la nuit
même.
Vos souvenirs de provincial qui débarque
à Paris ?
Mon
premier atelier à Paris était rue Schoelcher,
près de Montparnasse. Sont venus habiter Simone
de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, juste à l'étage
au-dessous. Je les ai souvent croisés dans le
quartier, j'ai surtout entendu Sartre parler
haut et fort à 3 heures du matin, sa voix
résonnait dans le couloir. Mais je ne peux pas
dire que je les ai bien connus, ni que nous
étions amis ni d'ailleurs que j'avais le moindre
élan envers eux. Ils ont voulu me faire
participer à leurs actions, contre la guerre de
Corée, je crois. Je n'ai pas trouvé que la
peinture était un bon moyen d'action politique,
je n'ai pas suivi. Non que j'aie jugé Beauvoir
comme une pétroleuse. Le collectif n'est pas mon
tempérament. Je fuis tous les groupes, tous les
chefs.</reponse><p>Même en histoire de l'art,
les regroupements n'ont pas de sens. Prenez les
impressionnistes. Ce qu'ont en commun Manet et
Pissarro, Monet et Renoir n'a pas d'intérêt
puisque c'est partagé. Ce qui est intéressant
est ce qu'ils ont d'unique, d'irremplaçable,
c'est ce pourquoi je les aime. Les regrouper,
c'est bon pour les sociologues, les écrivains et
les historiens. Car l'on transforme ainsi
l'œuvre en document. Et une œuvre est le
contraire d'un document. Dans l'histoire de la
sociologie, on s'aperçoit que les meilleurs
documents sont de mauvais tableaux (rires).
Lévi-Strauss prisait par-dessus tout les
paysages de Joseph Vernet parce qu'il y voyait
mille connections… Moi, j'aime bien les
chefs-d'œuvre (rires).
Le monde vrai d'un grand peintre
Quand il n'est pas à Sète, dans le pays de
soleil qui va bien à ce couple généreux, Pierre
Soulages vit et travaille à Paris avec Colette,
aussi petite qu'il est grand, femme-oiseau «
rencontrée aux Beaux-Arts à Montpellier, (son)
amie, (sa) complice depuis soixante-sept ans ».
Ancrage pure rive gauche, entre Seine et
montagne Sainte-Geneviève, dans l'entrelacs des
immeubles biscornus du vieux Paris où les pièces
se superposent. L'atelier est vide,
rétrospective à Beaubourg oblige. La demeure,
voisine, ne cède en rien au décorum et au
superfétatoire, comme on peut s'y attendre du
peintre du « noir-lumière ». Du blanc. Un
splendide triptyque noir où le pinceau, fabriqué
artisanalement par l'artiste avec un bout de
métal ou de cuir, a creusé des sillons, tous
semblables, tous différents. Des pastels de Hans
Hartung, « échanges entre artistes », qui
témoignent de son amitié fraternelle avec
l'artiste blessé à la guerre. Une tête de mort
aztèque sculptée dans le granit qui souligne
l'amour de l'art depuis la nuit des temps. Mais
aussi Miro, poète des formes et des couleurs, et
surtout Courbet, « fantastique peintre,
virtuose, novateur », qui vaut tous les bijoux
du monde. Et des livres, lus, reposés, pensés.
Un monde simple et beau d'amateur et d'esthète.