Interview:
Valéry Giscard d'Estaing

Photo : © Francois GUENET pour TV Magazine
Nadwah - Hong Kong
Le
02/10/2009 à 18:43 par Emmanuel Galiero - le
figaro
Vingt-huit ans après avoir quitté le pouvoir,
Valéry Giscard d'Estaing revendique sa liberté
d'homme et d'écrivain. Au lendemain de la
polémique médiatique née autour d'une improbable
relation amoureuse avec la princesse Diana, il
réagit et s'explique pour la première fois.
Entretien
Pourquoi
écrivez-vous des romans ?
Valéry Giscard
d'Estaing : Enfant, lycéen... j'ai
toujours aimé la littérature et je l'ai
d'ailleurs toujours dit. Quand j'étais président
de la République, j'avais participé à une
émission littéraire sur Maupassant. Je lis tous
les jours et j'ai toujours pensé que l'écriture
et la culture sont au-dessus de la politique car
lorsque vous évoquez le XIXe siècle en France,
vous pensez à Chateaubriand, Victor Hugo,
Flaubert... beaucoup plus qu'aux hommes
politiques de la Monarchie de juillet ou du
Second Empire. J'ai donc toujours voulu écrire
sachant que l'écriture désigne en général la
poésie - ce dont je ne suis pas capable -
ou le roman.
Avez-vous
cependant écrit des poèmes ?
Oui, très modestes et jamais publiés. J'ai donc
choisi le roman, l'histoire inventée, ce que
l'on désigne aussi sous le terme de fiction.
Un peu comme le
scénario d'un film ?
Oui et d'ailleurs, deux candidats se sont déjà
manifestés.
Quelles sont vos
motivations d'écrivain ?
Le goût d'écrire ne s'accompagne pas chez moi
non d'une volonté de grand tirage car je ne
cherche pas à inonder le marché avec mes livres.
J'écris pour rencontrer les lecteurs et les
lectrices. C'est la raison pour laquelle j'ai
été un peu surpris par les effets de la sortie
de ce livre. Toutes les premières réactions
provenaient manifestement de la part de gens qui
ne l'avaient pas lu, ce qui ne m'intéresse pas.
Que
souhaitiez-vous partager avec les lecteurs ?
Les lecteurs lisent, ou ont lu, des ouvrages
mêlant l'apparence de la vie, de l'amour et du
pouvoir. Mais il n'existe pas de romans autour
du pouvoir proprement dit. Il existe des
mémoires et des souvenirs très intéressants. Là,
je voulais inviter les lecteurs dans un roman
sur la vie et l'intimité de ce pouvoir. J'ai
beaucoup travaillé sur les décors qui sont très
exacts, non pas pour réaliser une sorte de guide
des palais nationaux mais pour donner la
possibilité aux lecteurs de voir ces lieux.
S'il existe une
vérité historique des lieux et de certains
personnages, ce livre est-il aussi une sorte de
portrait de la Princesse Diana ?
Il y a deux personnages centraux. Je commence
par le président en vous disant très franchement
que ce n'est pas moi. Je n'ai jamais eu l'idée
de me décrire. Pas du tout. Mais racontant cette
histoire, construite sur l'hypothèse d'un amour
entre un homme d'Etat français et une princesse
britannique, j'ai simplement peint un personnage
exerçant sa fonction. J'ai d'ailleurs fait
exprès de marquer, par une série de détails, que
ce Lambertye n'était pas moi. Il est veuf,
réélu, victime d'un attentat... Et j'ai tenu à
ce qu'il soit indiqué très clairement en tête de
livre qu'il s'agissait bien d'un roman.
Et concernant la
Princesse de Galles ?
Ce n'est pas une description de sa vie - je ne
suis pas qualifié par le faire et je ne l'ai pas
suffisamment connue- mais plutôt une description
de l'impression qu'elle faisait à ceux qui la
rencontraient, son rayonnement.
Deux mots
ouvrent votre livre : « Promesse tenue... ».
Pouvez-vous nous raconter la minute précise de
cette promesse ?
Le mot « promesse » est peut-être un peu fort,
il s'agit plus d'un « engagement ». Lors d'une
visite chez elle à Londres, au cours d'une
discussion, nous évoquions ce qui pouvait se
passer un jour si deux personnalités de la vie
internationale tombaient amoureuses. Elle me dit
alors : « Vous devriez écrire cette histoire ».
Ce qu'elle me rappela deux fois par la suite au
téléphone. Lors de notre dernière conversation
téléphonique, un mois et demi avant sa mort,
partant pour le sud de la France, elle me
demanda si j'avais l'intention d'y aller.
Puisque cela n'était pas dans mes projets, elle
m'invita alors à profiter de ma tranquillité
pour écrire ce livre. Je ne l'ai pas fait mais
ce qui me remit en mouvement fut le dixième
anniversaire de sa mort en 2007 lorsque j'ai
constaté que ces dix années étaient passées à
une vitesse incroyable. Je m'y suis mis l'année
dernière et j'ai rendu le texte cette année en
écrivant « Promesse tenue... ».
Aborder un tel
sujet autour d'une tasse de thé suppose tout de
même une certaine intimité...
Certes, ce n'est pas un sujet qui tombe du ciel
mais nous y étions probablement venus en parlant
de littérature.
L'ambiguïté du
livre a provoqué un petit embrasement médiatique
au point de vous obliger à établir la vérité
rapidement. Les gens se sont demandé s'il ne
s'agissait pas d'un formidable coup marketing de
l'éditeur et de l'auteur...
Concernant l'auteur, mon idée au départ était de
ne pas signer ce livre. J'avais préparé un
pseudonyme.
Lequel ?
Anne Eaux-Nîmes. Anne est restée et elle est
devenue celle qui raconte l'histoire sous le nom
« Denîmes ». J'avais choisi un pseudonyme parce
que je ne souhaitais pas me mettre en avant mais
les éditeurs m'ont confié que cela ne marcherait
pas car les lecteurs détestent les pseudonymes
qui, de plus, sont rapidement identifiés. J'ai
finalement accepté de mettre ma signature mais
rien n'était calculé.
Certains
lecteurs auront peut-être mal accepté ce mélange
des genres entre fiction et réalité de la part
d'un homme d'Etat. Et d'autres, du côté
britannique, pourraient vous reprocher d'avoir
touché la mémoire d'une princesse au passé
sentimental déjà tourmenté et douloureux, qui ne
méritait pas un nouveau scandale... Que leur
répondez-vous ?
Sur le premier point, au risque d'être un peu
vif et brutal, je dirais il faut peut-être
s'habituer au fait que les anciens présidents
sont des hommes libres. J'ai quitté le pouvoir
il y a vingt-huit ans ! Autrefois, ceux qui
quittaient le pouvoir mourraient et le problème
de leur activité ne se posait pas. Aujourd'hui,
la vie est beaucoup plus longue. Vingt-huit ans
après, je suis donc un homme libre. Je respecte
la liberté des autres, votre droit d'écrire,
celui des lecteurs d'aimer ou de ne pas aimer
mon livre mais j'ai aussi le droit d'écrire.
Dans les premières années après avoir quitté la
fonction, il est vrai que l'on est tenu par une
certaine réserve simplement parce que les gens
avec lesquels vous avez travaillé sont proches
des faits. Mais vingt-huit ans plus tard, je me
sens libre et ce premier reproche me semble tout
à fait dépassé.
Et le second ?
Il est plus sérieux. Vous observez cependant que
mon livre est très respectueux de la princesse.
Il n'y a rien de caricatural. Toute personne qui
le lit le trouvera plutôt élogieux et partagera
même de la sympathie et de l'admiration pour
elle. Certains ouvrages qui lui furent dédiés,
notamment en Grande Bretagne, n'ont pas laissé
de grands souvenirs mais je crois qu'avec mon
livre, un lecteur se fera une idée exacte et
favorable de Diana. En tout cas, c'est ce que
j'ai essayé de faire.
Comment votre
épouse, qui fut peut-être votre première
lectrice, a-t-elle perçu cet exercice de liberté
?
Dans notre famille, nous avons une culture de la
liberté. Chacun fait ce qu'il croit devoir
faire. Ensuite, mon épouse a toujours accepté et
connu mes activités d'écriture -j'avais déjà
écrit un premier roman, Le passage, qui n'a pas
eu un énorme succès mais que j'ai beaucoup
aimé-. Dans « La princesse et le président »,
j'ai fait très attention de ne rien écrire qui
aurait pu être blessant. Mais ce qui a été
certainement pénible pour elle, ce sont les
commentaires de la presse, la polémique
affirmant que cette histoire était vraie. Il
faut reconnaître que cela était tout à fait
déplaisant pour elle et je comprends très bien
qu'elle ait pu le penser.
Le Prince
Charles a-t-il reçu votre livre ?
Je ne lui ai pas expédié mais j'ai envoyé très
peu de livres parce que j'ai toujours défendu
l'idée qu'il fallait les acheter. En revanche,
je compte l'offrir au frère de Diana.
Pourquoi ?
Parce que nous étions en rapport au moment des
obsèques de la Princesse. Il avait souhaité que
j'y vienne.
Notre président
d'aujourd'hui, Nicolas Sarkozy, a-t-il reçu
l'ouvrage ?
Il était aux Etats-Unis (sourire).
Quel est le plus
beau compliment que vous avez reçu à la sortie
du roman ?
Un sms formidable de ma fille cadette : « Je
viens de dévorer votre livre. J'ai adoré cette
très belle histoire. Je vous embrasse. Jacinte »
Et la critique
la plus étonnante ?
Je vais vous décevoir mais je n'ai rien lu, ni
rien entendu. Volontairement, je n'ai rencontré
que deux journalistes de presse écrite,
Franz-Olivier Giesbert (Le Point) et vous-même.
J'ai compris qu'il y avait une polémique et je
n'ai pas voulu y entrer. De tels contextes étant
généralement blessants, j'ai l'habitude de
rester à distance.
Le Times
britannique, qui n'est pas un journal people, a
prétendu que votre livre était une façon de
gêner les mémoires, je cite, de votre « ennemi
public numéro 1 Jacques Chirac.» Votre réaction
?
C'est un argument grotesque qui ne fait pas
seulement sourire mais rire. D'une part, je ne
suis pas au courant du calendrier des
publications de Jacques Chirac, je trouve tout à
fait normal qu'il publie ses mémoires. Ensuite,
j'avais un contrat avec l'éditeur qui prévoyait
que mon texte soit rendu fini au mois d'août.
Ce livre est un
peu le symbole ou le signe de votre liberté
aujourd'hui. L'apprentissage de la liberté
est-il difficile pour un chef d'Etat ?
La liberté est utile pour toute personne, de la
plus modeste à la plus importante. Mais
naturellement, la liberté n'est pas de faire
n'importe quoi. Elle a des limites. Quand vous
êtes président de la République, on ficelle
votre liberté : vous n'avez le droit de ne rien
faire, de ne rien dire, de ne pas employer le
langage de tout le monde... Ce sont des
conventions et des contraintes que l'on accepte
mais qui sont très restrictives. Ensuite, on
vous reproche de les respecter en vous disant
que vous n'écoutez personne. Je crois que
l'apprentissage de la liberté se fait surtout
par l'épreuve. Pour moi cet apprentissage s'est
fait avec mon départ et non par l'exercice du
pouvoir. Je respecte surtout la liberté des
autres. Quand je suis arrivé à l'Elysée, l'une
de mes premières décisions prises au cours des
deux premiers mois, fut la suppression de la
censure politique sur les films. Aussi, j'ai été
insulté et diffamé mais je n'ai jamais poursuivi
un journal alors que j'en avais le droit selon
un article du code pénal qui protège le
président de la République. Respectant la
liberté des autres, j'aimerais que l'on respecte
la mienne. Par réciprocité.
Qu'espériez-vous
avec ce roman ?
Que des gens le lisent sans préjugés. Quand je
l'écrivais, je pensais aux lecteurs en soignant
les aspects visuels. J'aimerais que chacun
puisse s'y retrouver, identifier les lieux,
sentir les odeurs et le temps... Et mon plus
grand bonheur serait qu'ils trouvent du plaisir
à le lire.
Parleriez-vous
d'écriture cinématographique ?
Chaque art a sa propre forme. Le cinéma est un
art superbe qui suppose le mouvement. La
télévision suppose la multiplication des
événements visuels, nécessité du genre. La
littérature est autre chose. Elle s'adresse à
des lecteurs qui s'isolent du public pour
retrouver le calme. La contrainte que je m'étais
fixé était de leur permettre de se sentir bien
dans l'histoire.
Quand vous
pensez à Diana, quelle image vous revient
immédiatement en mémoire ?
Je suis souvent très touché par les images.
Récemment, je l'ai vue dans un petit film et le
fait de revoir des êtres vivre alors qu'ils ont
disparu est toujours un moment très fort. Ce
qu'elle avait de plus curieux était sa façon de
vous regarder. Elle n'était pas du tout
indiscrète ni timide -ce qu'elle avait peut-être
été dans sa première jeunesse. Diana ne vous
regardait pas, elle vous observait, avec la tête
légèrement penchée en avant. Je la vois à
travers ce regard.
Une dernière
question sur l'actualité politique : dans le
contexte international actuel et compte tenu de
votre expérience, quel conseil donneriez-vous
aux dirigeants de la planète aujourd'hui ?
J'aime la planète, j'aime la terre, son
équilibre très curieux et mystérieux. Je ne
crois pas que la planète soit mûre pour être
gouvernée par un seul système. Je ne sais
d'ailleurs pas si l'idée d'une sorte de
gouvernement mondial est souhaitable parce qu'il
existe une immense variété. Mais je suis sûr que
cela n'est pas possible aujourd'hui. Je pense
qu'il faut choisir un système à deux étages pour
les cinquante années à venir : un étage
planétaire d'échanges d'opinions et de
conversations et un étage de décision à
l'échelle continentale (L'Inde, la Chine, les
Etats-Unis, l'Europe, l'Afrique). Mais l'idée
que nous devrions tous partager les mêmes
problèmes et les mêmes solutions n'est pas
exacte. Le risque est alors de faire de grandes
déclarations sans pouvoir décider.
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